mardi 20 septembre 2016

Rêve d'un âge d'or



Dans le rêve de cette nuit, j'ai fait la connaissance d'Elysséa, une jeune fille fort bien bâtie, sur ce point sa tenue ne permettait pas le doute: elle avait ramené et noué le pan gauche de sa tunique de lin à la mode des filles de Sparte, sur sa hanche droite, laissant toute la moitié gauche du corps nue, du menton aux orteils (dans le rêve, ça paraissait tout simple; éveillé, j'ai du mal à comprendre comment ça pouvait tenir). Ses cheveux noirs coupés en carré balayaient ses épaules.

La maîtresse de maison l'avait présentée comme sa sœur cadette, et en effet  il y avait entre cette femme mûre au maintien sévère et la jeune athlète accoutrée à l'antique un air de famille certain. Pourtant quelque chose dans la scène, pour employer le jargon du cinématographe, n'était pas raccord.
Une chaude lumière estivale baignait la vaste demeure où nous nous trouvions (une bâtisse dans le style de Frank Lloyd Wright, toute en larges baies ouvrant sur un paysage de collines), dorait le mobilier résolument contemporain et avivait les couleurs des toiles abstraites accrochées aux murs, pourtant chaque fois que mon regard revenait (et il y revenait fréquemment) vers la jeune fille, il me semblait la voir en noir et blanc. Un noir et blanc superbe certes, tout en nuances veloutées, évocateur de l'âge d'or du cinéma, mais un noir et blanc tout de même un peu incongru dans un rêve en couleurs. La jeune fille était-elle là ou était-elle ailleurs? Et aussi ce détail: la conversation allait bon train (nous étions occupés à chercher quelque chose, un objet qui aurait dû être là parmi les meubles et les œuvres d'art et que nous ne trouvions pas, nous échangions toutes sortes d'hypothèses) et la jeune fille nous suivait du regard, semblait-il, avec intérêt, mais je n'avais pas encore entendu le son de sa voix.

Pourtant la dame au chignon strict avait bien dit "Voici Elysséa, ma sœur", et pas "Voici un film tourné au temps du muet par ma sœur Elysséa"…

La cinématographie des rêves réserve encore bien des surprises, ai-je pensé en me réveillant (sans avoir trouvé le MacGuffin).

samedi 17 septembre 2016

Grands Webcomics du XXI° Siècle (7bis): et ne vous faites pas manger par le premier trucmuche venu, de Dakota McFadzean


Où s'en vont reposer les webcomics chargés d'ans, de favs et de likes? Couchés sur le papier, ils tirent sur eux une belle couverture cartonnée, bien sûr. Comme Nimona, SMMA, Things could be worse, les dailies de  Dakota McFadzean ont aussi connu ce sort. Le bruit court qu'un second volume couvrant les années 2014-2016 serait en préparation... mais faut-il écouter tous les bruits? Ne vaut-il pas mieux, parfois, se boucher les oreilles? LILILILILILILILILILILILILI*



Je vous ai déjà mis en garde à ce sujet: consommez de façon responsable. Moi, des fois, il y en a, de ces strips, ils me font peur.


* private joke réservée aux lecteurs de Dakota McFadzean 

de  Dakota McFadzean
Conundrum Press, 2014. 
Les images ci-dessus sont © Dakota McFadzean 2011-2015.

mercredi 14 septembre 2016

Bon anniversaire, Maurice Pons



Aujourd'hui, 14 septembre  2016, Maurice Pons 
aurait eu quatre-vingt neuf ans: un bel âge, 
comme on a pris l'habitude de le dire machinalement, sans prendre le temps de se demander à quoi ça ressemble, "un bel âge". 
Mais lui l'a pris, le temps d'y réfléchir, et il s'est dit que quatre-vingt-huit ans et huit mois, ça sonnait quand même mieux. Quatre-vingt-huit ans huit mois est donc l'âge qu'il a décidé de garder, désormais, de façon permanente.

Cette nuit encore, vers quatre heures du matin, j'ai été réveillé par un long coup de sonnette, très appuyé, très distinct. J'ai tout de suite pensé que c'était toi. Ce ne pouvait être que toi. Et je me suis vu assailli aussitôt par une nuée d'images.
Je te voyais toi, d'abord, dans cette robe verte, légèrement fleurie, que j'aime tant, avec des socquettes de petite fille et des sandalettes. Toi, frissonnante, exaltée, les bras nus, tenant entre tes mains un grand carton plat. Je te voyais carillonnant à la grille de cette petite maison que j'habite seul depuis plusieurs mois déjà. Toi, ta chevelure de flammes, tes yeux verts, capables comme le ciel d'été de passer d'un coup de vent, de l'extrême tendresse à la pire cruauté. 
Et ton sourire.
J'ai allumé une lumière, je me suis levé en hâte, j'ai enfilé un vêtement. J'ai commencé à dévaler l'escalier de bois qui descend à l'étage. 
Et ces images toujours qui tournoyaient 
dans ma tête.  
La première fois que tu avais sonné chez moi au milieu de la nuit, j'habitais encore à Paris dans un minuscule studio et toi tu vivais encore avec Jean-Pierre dans le même immeuble mais dans un somptueux appartement. 
Votre ménage commençait à battre de l'aile. 
Tu t'étais sauvée une fois de plus, à peine vêtue, serrant contre toi ta trousse de toilette et ton ours en peluche. Le seul trésor de ton enfance auquel tu croyais tenir et qui te suivait dans tous tes périples. Les larmes aux yeux, la détresse enluminant
ton visage, tu déboulais chez moi pour y chercher refuge. Contre toi-même sans doute.
- Il me séquestre, il me bat, je le déteste, regarde, disais-tu.
Tu voulais me montrer sur ton dos des traces de griffures ou de lanières…
Nous avions partagé pour la nuit mon lit de garçon: 
moi sur le sommier avec un oreiller et une couverture, toi sur le matelas par terre avec un autre oreiller et les draps. Mais nous n'avions pas beaucoup dormi, nous avions beaucoup parlé. 
Le matin, tu étais retournée chez Jean-Pierre.

Arrivé en bas de l'escalier, j'entrepris de traverser dans le noir la grande pièce carrelée, en guidant mes pas sur le tapis. 
Tu sonnais toujours à la grille du jardin. 
Entre la cheminée et la table de travail, je butai contre la bergère que je ne me rappelais plus avoir déplacée. 
Je renversai un objet ou un petit meuble que je n'identifiai pas.
- Merde! m'écriai-je, 
et je revis soudain le globe céleste que tu m'avais offert, une autre année, pour mon anniversaire.
Tu t'intéressais alors passionnément à l'astrologie et pour étudier ma "carte du ciel", pour calculer mes ascendants et mes maisons planétaires, tu avais voulu savoir exactement mon heure de naissance: 4 heures et 10 minutes était-il inscrit sur un acte d'état civil que tu m'avais obligé à demander à la mairie de Strasbourg (Bas-Rhin) où je suis né.
À 4h 10 ce jour-là, cette nuit-là plutôt, tu avais sonné à la porte de l'appartement hideux que j'occupais alors, au quatrième étage d'un immeuble sans ascenseur, entre la Bastille et la République.
- Bon anniversaire! avais-tu crié d'entrée, en m'embrassant à l'heure pile.
Il y avait derrière toi toute une bande de copains que tu avais réussi à mettre dans le coup et qui apportaient du champagne, suffisamment glacé par cette nuit hivernale…
Toi, tu apportais cet énorme paquet-cadeau, que nous avions débarrassé aussitôt de ses papiers soyeux et de ses rubans: c'était une sphère céleste de toute beauté, où sur le fond bleu des hémisphères austral et boréal se détachaient, autour de la voie lactée, des constellations d'étoiles innombrables,de planètes et de galaxies. À chacun d'y retrouver son étoile de naissance.

Oui, c'est cette sonnerie-là que j'entendais précisément dans ma tête, cette nuit d'été où tu sonnais dans le jardin. J'étais arrivé tant bien que mal devant la porte d'entrée. J'allumai le lampadaire extérieur: il n'y avait personne dans le jardin.  J'étais arrivé tant bien que mal devant la grille. Peut-être avais-tu sonné, sonné et peut-être, lassée d'attendre, étais-tu repartie? Ce n'était pas ton genre, et j'aurais entendu ta voiture. Je l'aurais reconnue entre mille, ta Mini essoufflée, si particulièrement hoqueteuse au démarrage, et que pourtant je m'efforçais encore de voir là, devant ma porte, à cheval sur la bordure pavée, où j'aurais tant voulu qu'elle soit et où elle n'était pas.
C'est alors seulement, après encore un long moment d'hébétement, que je repris mes esprits et que m'apparut ce que je savais depuis toujours: 
qu'il n'y avait pas, 
qu'il n'y avait jamais eu de sonnette 
ni à la grille du jardin, 
ni à l'entrée de cette maison.

Je remontai me coucher, tristement mais non sans m'arrêter un instant dans ma salle de bains. J'avalai dans un verre d'eau quatorze gouttes de cet étrange liquide que m'a ordonné mon médecin. Afin de ne plus penser, de me rendormir au plus vite, afin surtout de ne plus entendre sonner dans ma tête cette sonnerie qui n'existe pas.

Peut-être l'entendrai-je à nouveau pour mon prochain anniversaire?


Maurice Pons, La sonnette
Le Dilettante, 2006

lundi 12 septembre 2016

Avec Maurice Pons, découvrons de nouvelles étoiles dans la nuit d'été




C'est plus tard, beaucoup plus tard, qu'on découvrit dans la neuvième constellation de la nébuleuse Aktar une nouvelle étoile que les astrologues  baptisèrent - allez savoir pourquoi? - Tchitché Alpha.
Maurice Pons, L'œil du chat
Le Dilettante, 2006

Dans la nouvelle L'œil du chat,  qui se passe dans un lointain futur  (ou peut-être pas), il est question d'un œil, d'une créature qui est peut-être un chat (ou peut-être pas) et d'une étoile nouvelle. En l'absence (provisoire?) d'étoile Tchitché Alpha dans notre ciel, je vous montre une étoile qui en ce moment passionne nos astrologues: Alpha du Centaure.


Maurice Pons n'était pas homme à encombrer inutilement les rayons des librairies: une vingtaine d'ouvrages en cinquante ans (auxquels il faut ajouter quelques traductions mémorables): il ne lui en a pas fallu davantage pour laisser dans la mémoire de ses lecteurs une impression ineffaçable. Des nouvelles, des romans brefs (des novellas comme disent les anglophones), et un roman différent, qui se singularise en prenant tout son temps pour installer un climat décidément néfaste à toute présence humaine: Les Saisons.
Son dernier recueil publié: Délicieuses frayeurs, paru en 2006, réunit des nouvelles écrites pendant une période assez longue (la plus ancienne est une sorte de premier jet du roman Les Saisons, la plus récente du début de ce siècle) mais qui ont la même saveur que celles de son premier recueil, Virginales (1955). Parmi ces nouvelles, qui comme celles des recueils précédents se rattachent au genre du conte cruel porté sur les fonts baptismaux par Villiers de L'Isle-Adam, il en est une, L'œil du chat, qui se rattache de façon assez surprenante à la weird fiction - si vous vous demandez ce que c'est, regardez dans le blogroll, il y a un site (appelé Weird Fiction Review, n'est-ce pas étrange?) qui s'évertue à  définir les contours de ce genre.
Et ce n'est pas si facile: le conte cruel, c'est simple, il faut que ce soit cruel (peu importe qu'il soit question d'un faux pas dans une soirée mondaine ou d'une orgie cannibale), la seule chose que le conteur doit s'interdire, c'est de laisser une porte de sortie à ses personnages.
Dans la weird fiction, c'est le lecteur que le conteur attire dans un piège, puis taquine à travers les barreaux: à la dernière ligne, il faut que le doute subsiste: l'investigateur a-t-il vu juste, ou s'est-il trompé sur toute la ligne? parmi les protagonistes, y en avait-il de gentils? de méchants? et si oui, lesquels? l'histoire appartient-elle au passé, au présent, au futur? la conclusion est-elle joyeuse ou amère? en un mot, qu'est-ce qu'on vient de lire?


mardi 6 septembre 2016

Dans lequel le rêveur passe pour un petit miquet



Souvent, mes divagations oniriques m'emmènent dans des régions du Net qui n'ont pas de contrepartie diurne, mais ce n'est pas le cas cette nuit; je  parcours, comme je le fais chaque semaine dans la vraie vie, la lettre hebdomadaire que le New York Times consacre au cinéma. Une sortie annoncée retient mon attention: Assassins! (avec un point d'exclamation). Un titre pareil pourrait suggérer un pamphlet dénonciateur, une sorte de J'accuse!, mais la photo qui illustre l'entrefilet ne confirme pas cette impression: un couple, dans un décor qui évoque les années 1920, pose avec application comme autrefois quand on allait en famille chez le photographe; mais leur attitude est un tout petit peu trop détendue, un peu trop "vingt-et-unième siècle", on sent derrière cette mise en scène une volonté de "second degré": je parie sur une comédie.
Voyons la distribution… je ne retiens pas, et je leur en demande pardon, les noms du réalisateur et de l'acteur principal, car le nom de la vedette féminine me fait écarquiller les yeux:

Ça alors! Florence Cestac dans une comédie policière!
Ça c'est une nouvelle!
Je veux absolument en savoir davantage. Hélas, l'excitation
est trop forte et, le cœur battant, je me réveille.


dimanche 4 septembre 2016

Là où dorment merveilles et monstres


Ce que je dois vous dire, le voici: 

les conteurs sont une race étrange, je ne l'apprends à personne.
Leur langue ne sait jamais se taire, et les  feuilles pourraient leur pousser en bouche qu'ils parleraient encore. On les aime car il tiennent les veillées par leurs histoires, 
certes, 
mais on les craint aussi, puisqu'ils savent faire pire que ceux qui coupent la chair avec leurs lames: eux peuvent couper les âmes avec un seul mot. 
Les conteurs sont à la frontière de notre monde et de l'autre, celui où dorment merveilles et monstres, et de là vient tout leur pouvoir. 
Il faut savoir se méfier de deux choses 
- et cela, je le crois jusqu'aux os:
des conteurs et des songes. 
Ces deux espèces savent parler de ce que l'on veut entendre,  mais leur langue est fourche, toujours, d'une façon ou d'une autre.


Justine NiogretChien du heaume
Mnémos, 2009

jeudi 1 septembre 2016

Offre à durée limitée


Le volume est relié de toile écrue, usagé, la typographie rébarbative, aussi peu attirant que pourrait l'être un manuel d'enseignement mis au rebut après avoir été longtemps chahuté, passant d'un cartable à l'autre au long d'années scolaires révolues.
Je ressens le besoin d'en relire la description: cette photo ne ressemble pas du tout à ce que je m'attendais à voir, quand j'ai cliqué sur cette annonce, alléché par le titre… (oui, une fois de plus, je me retrouve, en rêve, sur le web, lisant des annonces pour des livres d'occasion: ça vous étonne?)…
...  je vérifie l'intitulé de l'annonce, c'est bien cela… (le titre, alléchant ou pas, voilà qu'il s'efface déjà de ma mémoire)… sans m'arrêter au nom de l'auteur, je descends jusqu'à ce qu'apparaissent les indications bibliographiques:
Collection L'Illusion Romantique, et l'éditeur, voyons…
LE TEMPS.

Le nom de la collection dans une typo imitant une romantique calligraphie enrichie de fleurons, le nom de l'éditeur
en sobres capitales.

Bien sûr.

J'aurais dû m'en douter.

C'est à ce moment que je me réveille.



Anonyme, titre inconnu, 
collection L'Illusion Romantique, éditions LE TEMPS.
Reliure usagée, pages jaunies.
Faire offre, la nuit seulement.

mercredi 31 août 2016

Annoté en rouge dans la marge (Le livre des choses perdues, de John Connolly)

  
Vous l'avez compris à la lecture des billets précédents, je suppose, enfin j'espère: j'ai beaucoup, vraiment beaucoup, aimé Morwenna et L'Océan au bout du chemin. Que je rende compte du Livre des choses perdues à la suite de ces deux-là n'est pas le meilleur service à rendre à cet honnête petit bouquin, dont le plus grand défaut n'est, après tout, que de ne pas soutenir la comparaison avec les deux précédents, tant le thème du deuil/ de la résilience, central dans les trois ouvrages, est traité avec plus de subtilité, de sensibilité et de retenue par Walton et Gaiman. 
J'ai déjà laissé entendre (oui, je sais, c'est vache) qu'il y a dans le roman de Connolly un côté "devoir de fin de trimestre rendu par un premier de la classe qui a bien potassé les cours". Vous jugerez par vous-même, si le cœur vous en dit.
Pourtant il y a de bons morceaux dans ce livre, et même de très bons; ils ne sont pas toujours où on les attendrait. Ça tient peut-être, justement, à ce que John Connolly a tant réfléchi, avant de s'y mettre pour de bon, à ce qu'il voulait écrire: ces bons morceaux, ce sont ceux qui parlent de la façon dont nous nous y prenons pour raconter les histoires. 

La chambre de David était située tout en haut de la maison, dans une petite pièce basse de plafond que Rose lui avait attribuée parce qu'elle était remplie d'étagères et de livres. Les livres  de David ne tardèrent pas à se retrouver à côté d'autres livres plus anciens ou plus insolites.  David dut d'abord leur faire de la place puis décida de les classer par taille et par couleur.
[…] 
Le recueil de récits de la mythologie grecque appartenant à David ayant la même taille et la même couleur qu'un recueil de poèmes voisin, David prenait parfois les poèmes au lieu des récits mythologiques. Certains n'étaient pas trop mauvais, quand on faisait l'effort de s'y intéresser. L'un parlait d'une sorte de chevalier - sauf que le poète préférait l'appeler "Childe" - parti à la recherche d'une tour sombre et du secret qu'elle recelait. La fin du poème ne semblait pas très cohérente. Le chevalier trouvait enfin sa tour et… eh bien, c'était tout.  David aurait aimé savoir ce que contenait la tour, ce qui allait arriver au chevalier maintenant qu'il l'avait découverte, mais de toute évidence le poète considérait que ce n'était pas important. David en vint à s'interroger sur les gens qui écrivaient des poèmes. N'importe qui se serait rendu compte que le poème ne devenait intéressant qu'à partir du moment où le chevalier atteignait la tour, or c'était le moment qu'avait choisi le poète pour s'arrêter et écrire tout autre chose. Peut-être avait-il eu l'intention d'y revenir plus tard, mais cela lui était-il sorti de la tête? Peut-être n'avait-il pas réussi à inventer un monstre de la tour suffisamment impressionnant?
 David se représentait le poète, entouré de morceaux de papier où il avait écrit, puis rayé, toutes sortes d'idées de créatures:
   Loup-garou
   Dragon 
  Très gros dragon ?
   Sorcière
   Très grosse sorcière  
   Petite sorcière

David essaya à son tour de donner forme au monstre caché au cœur du poème, mais il s'aperçut qu'il n'y arrivait pas. C'était plus difficile qu'il l'avait cru, car rien ne semblait vraiment convenir. Tout juste parvint-il à entrevoir un être informe tapi dans les recoins tissés de toiles d'araignées de son imagination, là où toutes les choses dont il avait peur se lovaient et grouillaient les unes  sur les autres dans l'obscurité.

Ce passage m'a fait sourire (vous aussi?). Connolly se débrouille bien tant qu'il se contente de restituer sans artifice ce qui peut se passer dans la tête de son jeune héros. Quand il essaie de nous transporter au pays des contes, il devient trop visible qu'il se contente d'appliquer, et sans modération, des recettes que ses prédécesseurs (les détourneurs de contes traditionnels, de Tolkien à Gaiman en passant par Philip Pullmann et Tanith Lee) ont testées avec succès: rechercher la connivence avec le lecteur, en usant de clichés et en les signalant comme clichés, ou en introduisant des anachronismes; traiter de façon burlesque des situations tragiques et de façon tragique des situations burlesques; souligner l'ambiguïté morale de la position du conteur; bref prendre avec la matière brûlante du conte une prudente distance. Une distance qui s'accroît encore dans les dernières pages du livre, où Connolly donne l'impression de recadrer son récit en une sorte de moralité ou de cautionary tale, telle qu'auraient pu en écrire les grincheux pédagogues victoriens.

Allons, je ne vais pas m'acharner sur ce petit livre pas pire que tant d'autres: on le lit sans ennui, c'est déjà ça. 

Je me réjouis de pouvoir porter ceci au crédit de ses éditeurs, Hodder and Stoughton pour l'édition anglaise et L'Archipel pour l'édition française: ils ont fait, pour ce roman, le choix heureux d'une illustration de couverture originale dessinée par Rob Ryan (la couverture de l'édition française, dont la conception est créditée à Guylaine Moi, semble une variante de l'originale - je n'en sais pas plus), qui démontre que pour une fois des directeurs artistiques ont été sensibles à l'atmosphère d'un livre: John Connolly a eu plus de chance que Jo Walton! (vous voyez? j'étais sûr qu'en cherchant bien je pourrai trouver quelque chose de gentil à dire,  je n'aime pas les critiques uniformément négatives).
Cette couverture couleur de rouille (ou de sang séché!), au dessin sobre et pourtant riche en détails révélateurs (un jeune lecteur aventureux, les animaux de la forêt, des présences inquiétantes à peine suggérées) ne déparera pas vos étagères; c'est un point à prendre en considération, si, comme David, vous classez vos livres par taille et par couleur: une méthode pas plus mauvaise qu'une autre!




John Connolly, Le Livre des choses perdues 
(The Book of Lost Things, 2006), 
traduit par Pierre Brévignon, l'Archipel, 2009.

mardi 30 août 2016

The Land of Heart's Desire (Morwenna, de Jo Walton)


Chers lecteurs, j'ai une merveilleuse nouvelle à vous annoncer: ça y est, enfin, j'ai une amie imaginaire!
Quoi? Il m'a semblé entendre certains d'entre vous persifler: "Il était temps, mon vieux. Tu sais que la plupart des gens, c'est avant six ans qu'ils se font des amis imaginaires? Rafraîchis-nous la mémoire: tu as combien de fois six ans?"
Bon, et alors? Je suis un late bloomer pour les amitiés imaginaires, voilà tout. Vous êtes juste jaloux que vous avez pas une amie imaginaire comme moi (c'est comme tous ces gens qui sont juste jaloux du jetpack de Tom Gauld: c'est petit). Et c'est pas étonnant que vous soyez jaloux, parce que mon amie imaginaire à moi, c'est pas n'importe qui.
Elle s'appelle Mori Phelps. C'est un peu compliqué pour nous de nous rencontrer, parce qu'elle vit en 1979 et moi en 2016. On arrive à raccommoder nos lignes temporelles (cherchez pas, c'est de la science quantique) aux arrêts de bus. Heureusement, elle attend souvent le bus (ou le train ou l'autocar) et moi aussi: alors je n'ai qu'à m'asseoir à un arrêt de bus ou dans une salle d'attente, je ferme les yeux et elle est là. Il n'y a que moi qui le sais. Heureusement à notre époque les gens ne trouvent plus bizarre que leur voisin d'arrêt de bus parle à quelqu'un qu'ils ne peuvent pas voir, grâce aux progrès de la technologie moderne: ils s'imaginent que je parle à quelqu'un au téléphone avec un kit mains libres.

Je ne pense pas être comme les autres. Je veux dire fondamentalement. Ça ne tient pas uniquement au fait que je suis la moitié d'une paire de jumeaux, que je lis beaucoup et que je vois les fées. Ce n'est pas juste parce que je me tiens à l'extérieur alors qu'ils sont tous à l'intérieur. J'ai l'habitude d'être à l'intérieur. Je pense que c'est la façon dont je me tiens à l'écart et regarde ce qui se passe au moment où les choses arrivent qui n'est pas normale.

Mori, je supposais au départ que c'était plus compliqué pour elle de me parler en public, parce qu'à son époque les gens n'avaient pas de kits mains libres ni même de téléphone portable (je sais, ça paraît incroyable) mais elle m'a rassuré: elle se débrouille grâce à un don spécial qu'elle a pour faire partie du paysage.

Assise dans un petit box, j'ai lu mon livre (Charisme, extra, mais étrange), avec la sensation rassurante d'être seule et anonyme. Ce n'est pas moi, je suis une "personne dans la foule", ou une "fille lisant dans un café". On m'a sélectionnée dans la liste des figurants et quand je partirai il y en aura une autre. Personne ne me remarquera. Je fais partie du paysage. Rien ne donne plus l'impression de sécurité.

Enfin ça c'est ce qu'elle a dit la première fois. Une autre fois elle a mentionné en passant que les étrangers qu'elle croisait, dès qu'ils remarquaient sa canne et sa chaussure orthopédique, ils se mettaient soudain à trouver le paysage derrière elle très très intéressant.
J'ai répondu par une citation dont j'ai pensé qu'elle lui plairait: 
"Il y a plusieurs façons pour un moine de se rendre invisible: 
la plus simple est de tendre un bol à aumônes"
et ça l'a fait rire. Tout fier, je lui ai dit que c'était de Terry Prachett, et presque en même temps j'ai réalisé trois choses: d'abord qu'elle aurait pu penser que j'insinuais qu'elle mendiait l'attention des gens et mal le prendre (mais, ouf, elle n'est pas comme ça); ensuite, que je ne me souvenais plus dans quel bouquin ça se trouve: je m'attendais soit à ce qu'elle me le demande, soit à ce qu'elle me dise qu'elle se souvenait de ce passage, et à ce moment j'ai réalisé la troisième chose: qu'en 1979 Pratchett n'avait encore presque rien publié, en tous cas aucun des bouquins du Disque-Monde! 
Je suis devenu tout rouge (Mori a fait semblant de ne rien remarquer: elle est géniale Mori!) et pour me donner une contenance je lui ai dit de noter le nom de Terry Pratchett, que dans les années à venir ce serait un auteur à suivre. Elle s'en serait bien aperçue toute seule le moment venu: ça ne risquait pas de créer un paradoxe temporel, non?

Je n'ai pas fini de dire ce que je voulais dire à propos de Tolkien.

Oups! Parfois on est tellement pris par la discussion qu'on se coupe la parole.
On peut parler de toutes sortes de livres: j'ai lu presque tous ceux qu'elle a lus, et elle presque tous ceux que j'ai lus (enfin, comme je disais, ceux qui sont parus avant  1980) et on a aimé presque les mêmes! Elle m'a demandé si j'avais aimé le livre de Joséphine Tey et j'ai dit qu'il m'avait beaucoup plu, ce qui est vrai.

Il y a apparemment un long poème de T. S. Eliot intitulé Quatre Quatuors, que l'école n'a pas. Je vais aussi le commander samedi. Selon Miss Carroll,  Eliot travaillait dans une banque quand il a écrit La Terre gaste, parce qu'être poète ne paie pas. 

Moi aussi, je l'ai entendu dire. So it goes!  Il y a comme ça des problèmes pratiques dont la solution nous semble désespérément hors de notre portée. Parmi ceux que nous essayons - volontairement - de tenir à distance il y en a un assez énervant: on ne peut pas se donner ou se prêter de livre.  C'est l'inconvénient de se déplacer le long de lignes temporelles différentes.
Si je trouvais le moyen de faire parvenir un livre de 2016 en 1979 ou en 1980, (c'est une tentation terrible: je ne peux pas m'empêcher d'essayer d'imaginer des moyens d'y parvenir, même si je me dis que ce ne serait pas raisonnable) par exemple un livre que Terry Pratchett n'aurait pas encore écrit, ça pourrait avoir des conséquences incalculables, comme de créer un paradoxe (vous imaginez les conséquences si - disons - un livre de Philip K. Dick pénétrait dans le continuum spatio-temporel où Le Maître du Haut Château est vrai? et si par exemple en 1985 le livre publié, on va dire, en 2004, que j'aurais, supposons, donné à la Mori de 1980 tombait entre les mains de Pratchett, à la suite de circonstances qu'on n'aurait pas prévues, par exemple si elle le rencontrait à une convention? Bien sûr j'écrirais sur la page de garde, à l'intention de Mori, "Burn after reading", mais est-ce que ça suffirait?) Ou pire, si des molécules composant le livre de 2016 étaient déjà présentes quelque part où se trouverait Mori en 1980, ou plus tard, (par exemple dans du papier ou du chiffon ou même de la poussière) et si elles entraient en contact, est-ce que ça ne provoquerait pas leur annihilation, peut-être même qu'il se formerait un trou noir? Il vaut sans doute mieux ne pas essayer.
Toujours pour ne pas provoquer de paradoxe, on a convenu, d'un commun accord, de ne pas parler de la période qui sépare 1980 de 2016. Plus facile à dire qu'à faire.

Les russes ont envahi l'Afghanistan. J'éprouve un terrible sentiment d'inéluctabilité. J'ai lu tant d'histoires sur la troisième guerre mondiale qu'elle me semble parfois inévitable, comme s'il ne servait à rien que je m'en fasse pour quoi que ce soit, sachant que je n'aurai de toute façon pas l'occasion de devenir adulte.

Ça me serre le cœur quand elle dit des trucs comme ça,  j'essaie d'avoir l'air sûr de moi, le plus que je peux,  j'essaie de chasser de mon esprit toutes les désillusions qui ont suivi la fin de la guerre froide,  et je dis quelque chose de pas compromettant, comme "bah, dans vingt-cinq ans, tu vois, la planète sera toujours là, pas vrai?"... Le résultat est inespéré (de mon point de vue): ça suffit à lui remonter le moral.

J'ai bien l'intention de continuer à vivre dans ce monde, jusqu'à ma mort. Je fréquenterai les bibliothèques partout où j'irai. Je finirai peut-être par fréquenter des bibliothèques d'autres planètes.

C'est bizarre (pour moi) de penser que cette éventualité paraît moins proche aujourd'hui qu'il y a un quart de siècle, mais d'un autre côté, ce fameux quart de siècle nous a appris que certaines choses pouvaient changer plus vite qu'on ne l'aurait jamais imaginé, alors, mieux vaut ne jamais dire jamais. 
Il y a des sujets qu'on s'interdit d'aborder, parce qu'on est des gens responsables, et puis il y en a d'autres sur lesquels il y a des compromis à trouver. Pour la graphiose de l'orme, par exemple, une question qui préoccupe beaucoup Mori, si un jour on trouve une solution je pourrai peut-être lui en dire un mot, au moins, non? Je ne suis pas sûr, l'éthique temporelle, c'est compliqué.
Une chose qu'elle n'a pas hésité à me demander (ça aussi, ça engage un peu l'avenir, mais pas de la même façon) c'est si je pensais qu'elle pourrait écrire des livres, et je lui ai dit que oui, sûrement,  je le pensais (c'est la vérité). Elle pense prendre un pseudonyme, pour ne pas créer de bisbilles entre le côté Phelps et le côté Markov de sa famille, et je lui ai suggéré de faire comme Conan Doyle, d'en prendre un dans le genre de Joanna Watson, ou Jo Watson, ou quelque chose comme ça (ça aussi ça l'a fait rire). Je suppose que ça ne tire pas à conséquence: quel est le pire qui pourrait arriver? 

Malgré tous les petits problèmes pratiques que ça pose (après tout comparés aux problèmes de la planète ce sont des problèmes mineurs) je trouve que c'est quand même une chance incroyable d'avoir trouvé une amie comme Mori et qu'elle puisse me parler et que je puisse lui parler et ça c'est le plus important.

Hé, Tororo! Je voulais encore te dire: Les Portes d'Ivrel est vraiment excellent.

Jo Walton, Morwenna (Among Others, 2010),   
traduit par Luc Carissimo, Denoël, 2014


Mori et moi nous remercions du fond du cœur 
Adolfo Bioy Casares pour l'aide inestimable qu'il a bien voulu apporter 
à la conception, au réglage et à la mise au point du mécanisme qui a permis  
à ce billet de voir le jour.

lundi 29 août 2016

Tu as un trou dans le coeur (L'Océan au bout du chemin, de Neil Gaiman)




Et je ne comprends pas comment le temps
Passe, moi qui suis temps et sang et agonie.
Jorge-Luis Borges




C'était quelque chose, 
la fête d'adieux de Lettie Hempstock,
 juste avant qu'elle ne parte pour l'Australie. 
On était tous déguisés! 
Il y avait: moi, elle, et…
je sais plus.

L'Océan au bout du chemin (un roman de Neil Gaiman: si vous en avez déjà lu d'autres, vous savez ce qui les rend si particuliers, et vous ne m'en voudrez pas de ne pas en dire trop à son sujet: j'aurais pu me contenter de dire "c'est un des meilleurs") passe en revue ces obstacles changeants qui s'interposent toujours au dernier moment entre vous et vos souvenirs les plus importants.

A la différence de Coraline (un autre des meilleurs Gaiman) qui rhabillait  les souvenirs d'enfance d'oripeaux "gothiques" à la Tim Burton, L'Océan ne parle que de choses qui pourraient aussi bien faire partie de nos souvenirs, à vous ou à moi. De questions que nous pourrions nous poser. Peut-être n'avons-nous jamais été forcés de céder notre chambre (notre chambre rien qu'à nous, avec un petit lavabo juste à notre taille) à des étrangers détestables, sans doute (je l'espère pour vous) ne vous a-t-on jamais, quand vous rentriez de l'école, annoncé sur un ton bourru qu'on venait d'enterrer votre chat, personnellement je n'ai jamais rencontré de prospecteur d'opales venu d'Australie…
Et pourtant, le narrateur de L'Océan au bout du chemin, c'est vous et moi, c'est nous.
Des souvenirs - certains communs à tous les gens de notre génération - de choses qui, un jour, sans qu'on y prenne garde, n'ont plus été là: les rengaines qu'on entendait tous les jours à la radio et puis un jour, plus jamais, les prairies qui sont devenues des parkings, les fermes remplacées par des lotissements, toutes les choses qui ont changé depuis les années quatre-vingt-dix… quatre-vingt… soixante-dix… soixante… c'était quand, déjà, la fête d'adieux de Lettie Hempstock? c'était il y a si longtemps que ça?

Des questions dont la réponse devrait être simple, forcément, puisque ce sont des questions simples, nous nous disons que nous devrions pouvoir y répondre: ça ne peut pas être si compliqué que ça… et puis non, nous n'y arrivons pas.

Par exemple: pourquoi notre sœur et nous, nous n'avons jamais pu employer les mêmes mots pour désigner les mêmes choses. 
Pourquoi notre père et nous, nous n'avons jamais pu aborder certains sujets, même si nous avons souvent été à deux doigts de le faire. 
Pourquoi nous n'arriverions pas à écrire, même si nous consacrions tout un livre à parler de cette journée, que l'enterrement pour lequel nous avons fait des heures de route jusqu'à l'endroit où nous n'habitons plus depuis longtemps, c'était celui de… 


Le problème avec les adultes, c'est qu'ils font souvent 
de la magie sans même s'en rendre compte, 
et comme ils font ça n'importe comment, 
c'est de la mauvaise magie. 

Je ne sais pas si vous voyez? 

Par exemple ils annoncent fièrement qu'ils vont 
faire quelque chose, ou ils se vantent de l'avoir fait. 
Ils n'ont pas l'air de réaliser que, de la même façon que, 
si on fait quelque chose, ça a des conséquences 
(ça tout le monde le sait, je crois), 
si on dit qu'on va la faire ou qu'on l'a faite, 
ça a des conséquences aussi, pas du tout du même genre. 
C'est pour ça qu'autour de tant d'adultes, il y a des résidus 
de mauvaise magie, pas tout à fait formés ou tout déformés, 
qui flottent ou qui traînent. 
Par exemple, si quelqu'un dit Ce connard, 
s'il continue à me faire chier je vais lui péter la tronche
ça fait de la mauvaise magie, ça donne la mauvaise 
couleur aux choses autour de lui, et ça n'arrange rien 
si en le disant il n'avait pas vraiment l'intention de le faire, 
au contraire c'est pire: c'est de la magie mal faite, 
elle n'a nulle part où aller, 
elle reste autour de lui, elle pendouille, 
elle colle.
Ou encore - ça vous est peut-être arrivé? - si quelqu'un 
vous a dit,  il y a longtemps 
"pour ton anniversaire tu vas avoir une belle surprise" 
et que le jour de l'anniversaire il n'y avait pas de surprise, 
juste un cadeau quelconque, prévisible
 jusqu'au bout du ruban, qui ne pouvait à aucun titre 
prétendre au statut prestigieux de surprise, 
ça a eu pour conséquence de contaminer le mot "surprise", 
de le dégrader, d'en faire un mot ordinaire. 
C'est juste un exemple, aussi bien ça peut être des clés 
laissées sur un tableau de bord, un téléphone mal raccroché, 
un geste esquissé et pas terminé. 
Il y a comme ça des tas d'adultes qui font 
sans arrêt de la mauvaise magie 
sans même s'en apercevoir.
Note de Morganna Phelps, 
retrouvée dans une pochette de disque.



La fête d'adieux de Lettie Hempstock, c'est 
un de mes meilleurs souvenirs. Comme 
c'est bizarre que je n'arrive pas à me rappeler 
tous les détails.
C'est bien en Australie qu'elle est partie Lettie? 
Pas en Afrique du Sud?

Il y a des choses dont nous n'arrivons pas à nous souvenir, et pourtant nous sentons que ce sont des choses importantes.
Les toutes petites choses qui faisaient que nous étions quand même contents, à la fin de ces journées d'école où rien ne s'était passé comme on aurait voulu.
Les choses encore plus petites qui ont gâché tant de fêtes de Noël et d'anniversaires (la fête d'adieux de Lettie Hempstock, 
c'était bien, 
bien mieux que l'anniversaire de mes sept ans
qui, lui, était complètement raté).

Et aussi les choses énormes et informes qui se sont toujours tenu hors de notre portée, à la limite de notre champ de vision, ces choses pour lesquelles nous n'avons jamais trouvé de nom (pourtant ce n'est pas faute d'avoir cherché); pour ce que nous en savons, ce sont peut-être des choses pleines de dents et de tentacules, de poils et de griffes, d'yeux hypnotiques et de langues préhensiles, c'est peut-être mieux que nous n'ayons jamais eu à les voir face à face.
Est-ce la même crainte qui nous a empêché de donner un nom à la chose que nous a donnée Lettie Hempstock avant de partir, celle qu'elle était la seule au monde à pouvoir nous donner?


Tiens, la prochaine fois il faudra que 
je demande à sa grand-mère - non, je veux dire 
à sa mère (pourquoi j'ai dit sa grand-mère?), 
l'adresse de Lettie en Australie, comme ça je pourrai 
lui envoyer une carte.
La prochaine fois que je retournerai à la maison 
qui est presque, pas tout à fait, 
au bout du chemin, juste avant le bout, 
le bout du chemin tout au bout duquel 
il y a… 

Oui, la prochaine fois je ferai ça.



L'Océan au bout du chemin: le roman qui s'arrête juste au bord.


Neil Gaiman, L'Océan au bout du chemin
(The Ocean at the End of the Lane, 2013),
traduit par Patrick Marcel, 

Au Diable Vauvert, 2014