dimanche 28 août 2016

Des lectures pour l'été


Qu'ai-je lu cet été? Je sens que vous brûlez de le savoir. Trois livres, trois variations sur un même thème, pourrait-on dire en simplifiant un peu (ou beaucoup, à vous de voir): le thème commun, c'est la transition entre l'époque où le monde a eu, brièvement, pour la plupart d'entre nous, un sens intelligible (par convention, on appelle ça l'enfance) et... ce qui est venu après.

Morwenna, de Jo Walton;  
L'Océan au bout du chemin, de Neil Gaiman;  
Le Livre des choses perdues, de John Connolly.

Si j'inclinais à faire ce genre de classement, je mettrais à la première place Morwenna, en lui décernant, en guise de mention, une pluie d'étoiles; ce qui serait parfaitement inutile, car le maquettiste de l'édition française comme celui de l'édition anglaise y ont déjà pourvu, saupoudrant l'illustration de couverture de petites étoiles qui rappellent fâcheusement des pastilles autocollantes sur un emballage de paquet-cadeau. Jo Walton, sur son site, a fait, sur la présentation des différentes éditions de son roman, quelques remarques aussi pertinentes que caustiques… si vous lisez l'anglais et si vous vous intéressez au book design, allez les lire! et admirez qu'elle parvienne à en parler en gardant sa bonne humeur, car en effet, tous ces choix ou presque révèlent, de la part des directeurs artistiques qui y ont présidé, soit - au mieux - une lecture trop rapide du roman, soit un contresens complet sur son contenu, soit une totale indifférence à celui-ci et une adhésion sans réserve aux conceptions les plus cyniques du marketing ("c'est quoi le pitch, coco? Une petite fille qui voit des fées? OK, le cœur de cible, c'est les décérébrées qui ont acheté Clochette et la fée pirate. On fait comme d'hab, coco: fais chauffer le pistolet à paillettes!" Hé oui, c'est souvent comme ça que ça se passe, dans l'antre des directeurs artistiques). 


Je placerais L'Océan bon deuxième.
Pourquoi deuxième et pas premier, vous demandez-vous, vous qui savez que je vénère Neil Gaiman? Il a été moins bon que d'habitude, Gaiman? Au contraire. L'Océan est un de ses meilleurs romans, peut-être même le plus accompli. Mais voilà, Jo Walton le bat d'une longueur de main sur la ligne d'arrivée. Walton aborde son sujet avec une fraîcheur, une témérité proche de l'inconscience (vous savez, le genre de fraîcheur qui faisait dire à Chesterton à propos d'Edward Lear:  "original, au même degré que furent originales la première barque et la première charrue"). Elle prend en outre le risque d'ennuyer ou de décevoir son lecteur pour rester fidèle à son personnage - un personnage dans lequel, elle s'en est expliqué à plusieurs reprises, elle a mis beaucoup d'elle-même. Le risque, aussi, de tourner le dos à une certaine mode - vous voyez de quelle mode je veux parler - en dispensant son héroïne de préparer un diplôme de magie, un prof de potions inquisiteur penché par-dessus son épaule: en matière de magie, Walton, comme Morwenna, est une chercheuse, une expérimentatrice, elle ne pioche pas dans un manuel. Elle fraie un nouveau sentier dans une région encore non cartographiée de la forêt des contes, tandis que Gaiman caracole sur la route qu'il a déjà ouverte, bornée et pavée dans d'autres textes (Coraline, Neverwhere...): les voyages auxquels les deux écrivains nous invitent sont aussi passionnants l'un que l'autre, mais l'un des deux guides a plus de mérite, vous voyez?
Je viens d'attribuer à Morwenna des qualités que d'autres lecteurs pourraient, aussi bien, considérer comme des défauts; parallèlement, je trouve à L'Océan des défauts que d'autres pourraient considérer comme des qualités.
Vous vous souvenez de Calliope? Une des histoires courtes qui composent l'arc de Dream Country. Je me demande parfois si, dans cette courte historiette un peu perdue dans un coin du dédale de la saga du Sandman, Gaiman ne nous a pas livré une douloureuse confidence sur son processus de création (un écrivain sans idées fait l'acquisition d'une Muse - une vraie, l'article authentique, une fille d'Apollon - source d'inspiration inépuisable, et il la traite comme une souillon,  oubliant que les dieux n'apprécient pas qu'on manque ainsi de respect à leur progéniture. Le voilà affligé d'une malédiction à la mesure de son indélicatesse: les idées qu'il peinait tant à trouver, avant, voilà qu'elles se bousculent dans sa tête, il faut qu'il les mette par écrit, il ne peut plus s'en empêcher, et quand il n'a plus rien pour écrire, il…)
Pas de panique! Neil Gaiman n'en est pas là, cependant la Muse à laquelle il adresse des prières (en lui témoignant le plus grand respect, je n'en doute pas) doit, à l'occasion, remplir sa coupe avec un peu trop d'enthousiasme et le nectar déborde.
L'Océan est un roman court, et il aurait à mon avis gagné à être un peu plus court encore. C'est dans ses récits les plus elliptiques que Gaiman a atteint à la plus grande efficacité: dans L'Océan, il pratique l'ellipse, et aux bons endroits certes, pas tout à fait assez pourtant. Il fait comme Umberto Eco dans La flamme mystérieuse de la reine Loana... oh la la, mais je m'éloigne de plus en plus de mon sujet, j'en suis déjà à parler de La flamme mystérieuse de la reine Loana...  ce n'était pas du tout prévu, gardons-la pour un autre jour, d'accord?
Essayons d'être un peu plus précis: ce qui m'a gêné dans L'Océan, ce ne sont pas tant des longueurs qu'une surabondance de détails dont  le livre aurait pu sans inconvénient être allégé:  des références trop reconnaissables à la culture populaire qui datent trop précisément l'enfance du protagoniste, l'accumulation de bizarreries - finalement très conventionnelles - qui servent à caractériser les dames Hempstock comme des créatures surnaturelles, alors qu'il aurait suffi de bien moins pour suggérer qu'elles n'appartiennent pas totalement à ce monde (leur nom de famille, déjà, est un indice assez parlant), ce n'était pas la peine de le souligner aussi lourdement... mais je suis sans doute vraiment trop pointilleux, et quand je repense au plaisir que m'a procuré ce bout de chemin fait avec Neil Gaiman, j'ai l'impression d'être bien ingrat.

Allons, la comparaison avec La flamme mystérieuse de la reine Loana (qui, lui, est réellement un peu trop long) me fait revenir sur mon jugement précédent: j'use de mon pouvoir discrétionnaire et je déclare que Morwenna et L'Océan se partagent la première marche du podium et reçoivent tous les deux une médaille en véritable or de fées (la pluie d'étoiles, c'est trop kitsch, on oublie).

Ça ne change d'ailleurs rien pour Le Livre des choses perdues qui reste à la troisième place. Donc, vous demandez-vous, celui-là, il est mauvais? Non, il est d'une lecture agréable. C'est un travail de bon élève. John Connolly, qui n'avait, jusqu'ici, écrit que des thrillers (souvent plus ou moins teintés de fantastique), s'est bien documenté avant de passer au conte: on sent qu'il a lu Bettelheim et sans doute plein d'autres spécialistes de la chose, et qu'il a pris des notes. C'est ça son problème: il a écrit quelque chose de bien trop prévisible. Si j'insinuais plus haut que Gaiman emprunte un sentier déjà frayé (... hum, la métaphore vaut ce qu'elle vaut, mais gardons-la)  Connolly, lui, ne quitte pas l'autoroute.  On retrouve en le lisant des sensations qu'on avait déjà connues dans Le Talisman, des traits d'humour qui nous avaient déjà fait sourire dans The Princess Bride, des bizarreries qui nous avaient déjà interloqués dans Le Mystère de l'Étoile.  C'est un livre plein de bonnes idées (il y en a même quelques-unes d'originales), mais toutes, même les  meilleures, sont développées de manière un peu trop scolaire.


Ça va, je n'ai pas été trop bavard?
On va revenir sur chaque livre en détail dans les prochains billets!


Jo Walton, Morwenna (Among Others, 2010),   
 traduit par Luc Carissimo, Denoël, 2014 ;
(The Ocean at the End of the Lane, 2013), 
traduit par Patrick Marcel, Au Diable Vauvert, 2014 ;  
John Connolly, Le Livre des choses perdues 
(The Book of Lost Things, 2006), 
traduit par Pierre Brévignon, l'Archipel, 2009.

vendredi 26 août 2016

Grands Webcomics du XXI°siècle (6 ter): Ectopiary


Au premier coup d'œil, il pourrait sembler que Hans Rickheit a situé son comic Ectopiary dans un environnement plus familier que Cochlea et Eustachia ou The Squirrel Machine, et qu'il y a recouru à des codes narratifs plus conventionnels.


Quelle erreur ce serait. Quelle terrible erreur.


Dans une bichromie noir et vert-de gris, Rickheit rend compte de la rencontre d'une réalité vert-de grisée avec... une autre réalité, nettement plus noire. Hans Rickheit sait ce qu'il fait.


Rickheit a expliqué sur son blog qu'il entendait bien prendre son temps pour raconter cette longue histoire, alors n'ayez pas d'inquiétude: vous aussi, pour la lire, vous avez le temps.
Ceci dit, pourquoi tarder? 
Commencez donc tout de suite.

Ectopiary, un webcomic de Hans Rickheit.

jeudi 18 août 2016

Rendez-vous au prochain jubilé


Pendant la réception qui suit la cérémonie, j'ai l'occasion (sans intention délibérée: c'est plutôt un mouvement de la foule des invités qui m'a porté là, et je serais bien en peine de trouver quelque chose à lui dire si les circonstances venaient à l'exiger) de m'approcher de la Reine assez près (il n'est pas de protocole qui n'ait quelques failles) pour qu'elle remarque ma présence. Elle paraît lasse et indifférente, bien qu'elle sourie parfois mécaniquement. Tassée dans son fauteuil, elle semble toute petite, et accuse son âge bien plus que sur les films et les photos.
Mais son regard s'arrête sur l'épinglette d'argent en forme de minuscule poupée articulée que je porte à mon revers, là où les autres convives arborent leurs plus prestigieuses décorations. Elle lève les yeux et m'adresse son premier sourire non-officiel de la soirée.
"Savez-vous que c'est moi qui ai lancé la mode de ces petites broches-poupées, il y a… longtemps?…"

 
Elle semble compter les années.


" … longtemps."




dimanche 14 août 2016

A world farfelu


Dans la préface à ces "carnets de rêve" de Graham Greene dont je vous ai déjà parlé, Yvonne Cloetta présente ainsi le projet de son compagnon:

Graham protected his privacy as fiercely as he respected the privacy of others. He always refused to write an autobiography - after he had 'closed the record at the age of about twenty-seven' with A sort of Life - because, as he said, it would have inevitably involved incursions into the privacy of other people's lives. The private world of his dreams, however, was one that he nurtured carefully, recording it almost daily in the dream diaries that he kept over the last twenty-five years.
The project engaged him in the last months of his life. It interested him. And one of the pleasures of this book is the pleasure he clearly took in the making of the selection.  In this world of the subconscious and the imagination - a world
farfelu as he used to call it - where everything intersects and gets tangled up beyond time, Graham obviously feels at ease and happy.

Graham protégeait sa vie privée de façon aussi féroce qu'il respectait celle des autres. Il avait toujours refusé d'écrire une autobiographie complète - après en avoir "clos la narration sur l'âge de vingt-sept ans environ" avec Une sorte de vie - car, comme il disait, cela aurait inévitablement  impliqué des incursions dans l'intimité de la vie d'autres personnes.  Le monde intime de ses rêves, cependant, il prit grand soin de le nourrir, le consignant quotidiennement dans le journal qu'il tint  pendant les quelque vingt-cinq dernières années de sa vie.
À partir de plusieurs cahiers, il fit cette courte sélection pour les lecteurs, opérant ses choix avec soin et de propos délibéré. Il fut engagé dans ce projet jusque dans les derniers mois de sa vie. Il en était captivé. Et l'un des plaisirs que procure ce livre est dû au plaisir que lui-même, de toute évidence, éprouva en effectuant cette sélection. Dans ce monde du rêve et de l'imagination - un monde
farfelu* comme il avait coutume de l'appeler, où tout se croise et s'enchevêtre au-delà du temps - Graham se sent manifestement à l'aise et heureux.
* en français dans le texte (note de la traductrice)


Je vous le confirme: le sérieux avec lequel Greene a abordé le travail de sélection et de révision qu'il effectua l'année qui précéda sa mort n'empêche pas l'humour d'être présent à toutes les pages.


Graham Greene, A World of My Own (A dream diary, Penguin Books, 1991 et 1993); Mon univers secret, traduit par Marie-Françoise Allain, Robert Laffont (collection Pavillons, 1994 - épuisé).

vendredi 12 août 2016

Grands Webcomics du XXI° siècle (6 bis): la machine Hans Rickheit


Les romans graphiques de Rickheit commencent à être disponibles en France: leur version américaine parue chez Fantagraphics se trouve très facilement sur un site de vente par correspondance dont le nom évoque un fleuve du Nouveau Monde dont j'ai le nom sur le bout de la langue... le Mississipi? non... le Missouri? non plus... l'Orénoque, peut-être? quelque chose comme ça... cherchez, vous verrez bien...
... et aussi, bien entendu, dans les meilleures librairies importatrices de comics: cherchez encore mieux.
Et en français? On ne trouve encore, pour l’instant, disponible en notre langue que La machine écureuil (The Squirrel Machine, Fantagraphic 2009), traduit de l’anglais par Ludivine Bouton-Kelly (j’espère qu’elle ne m’en voudra pas pour les quelques réserves que j'émets ci-dessous sur sa traduction, par ailleurs très soignée) pour les éditions ICI-MÊME  (un drôle de nom vraiment, où sont-ils allés chercher ça?)


  L'intérieur de la tête de Hans Rickheit ressemble à ça.


Puisque nous parlons de The Squirrel Machine, j'ai un aveu à vous faire: La Machine Écureuil me paraît une traduction bien timide du titre original. Quant à moi, j’aurais suggéré, plutôt,  La Machine à écureuiller. En effet, l’écureuillement est l’une des réactions que peut provoquer l’exposition aux dessins de Hans Rickheit: mais ce n’est pas la seule, bien loin de là: l’énerveillement n’est pas une réaction moins plausible, la détestabilisation, non plus, n’est pas exclue. Rickheit outrepasse occasionnellement les bornes de la décendance, et la notion de bon coût lui semble étranglère, tant il se montre prodigue de détails bizarres, de perspectives faussées, de rapprochements improbables, de conjonctions illicites: en un mot d’imagination.
Les lecteurs de BDGest  en sont restés tout perplexes: 
parmi leurs commentaires, cette réaction très française: 
"clairement pas destiné aux cartésiens".

  Vous reprendrez bien un peu de... non? Vraiment? Vous êtes sûr?


En résumé, donc: en français, La Machine Écureuil  chez Ici-Même; en anglais, les albums ChloéFolly et Cochlea and Eustachia sont distribués par Fantagraphics Books.

Dessin de Hans Rickheit.

Grands Webcomics du XXI° Siècle (7): The Dailies, de Dakota McFadzean


Ils étaient un peu bizarres, les comics que Dakota McFadzean metttait en ligne daily (d’où leur titre). Leur fréquence de publication était bien la seule chose qu’ils avaient de prévisible: elle était plus ou moins presque quotidienne - pas davantage, il y a même eu de gros hiatus depuis leur apparition il y a déjà six ans, mais c'est déjà pas mal, et ça suffit à justifier leur nom.


Grinçant? Oui, il grinçait pas mal, l'humour de ces petits strips.


Vous avez remarqué? J'en parle au passé. Ça fait bizarre, pour un webcomic. Six ans de mises en ligne presque en continu, ça aussi c'est pas mal, même si ça ne nous console pas que Dakota ait décidé, au début de l'année, d'arrêter ses dailies pour se consacrer à autre chose (il dessine aussi des comics papier). Hé oui, comme les bons feuilletons, les webcomics ont une fin. Si vous aimez retrouver dans un webcomic cette sensation inconfortable que quelque chose ne va pas et que vous n'arrivez à savoir ni quoi ni pourquoi, ce comic est fait pour vous.


Je vous conseille cependant  de vous contenter de picorer les archives, avec modération: l'exposition prolongée aux comics de Dakota McFadzean peut altérer la perception de la réalité.

Dessins © DakotaMcFadzean

Grands Webcomics du XXI° siècle (6): Chloé Et Cochlea Et Delia Et Eustachia


Prudemment, wikipedia conclut la brève notice qu’elle consacre à Hans Rickheit sur ces mots ambigus: In early 2010, he returned to rural Massachusetts to live in a town so remote that it does not exist on most maps (début 2010, il revint vivre, dans son Massachussets natal, en une localité si loin de tout qu’elle ne figure sur aucune carte).  Des sources moins officielles, mais généralement bien informées, insinuent que Rickheit aurait été vu récemment poussant la porte du 25, Miskatonic Pond Road, Arkham, Massachussets (ou alors, si ce n'était pas cette porte-là, c'en était une qui lui ressemblait beaucoup).
Comment se fait-il que ça ne me surprenne pas? Je ne pense pas d'ailleurs que ça doive surprendre aucun de ses lecteurs. Il y a quelque chose dans les aventures de Cochlea et Eustachia qui suggère qu’elles pourraient avoir été dessinées du bout d’un tentacule légèrement visqueux, et que la chimie de l’organisme qui les a conçues est basée sur des substances qu’on ne trouve pas sur notre planète. Ce ne sont pas Chloé, Ectopiary et The Squirrel Machine, les autres séries que Rickheit a créées, qui risquent de dissiper cette impression: Chloé et Ectopiary,  oppressants récits d'enfermement subi par de jeunes protagonistes qui cherchent des moyens de s'évader, The Squirrel Machine, chronique familiale dysfonctionnelle (c'est la famille qui est dysfonctionnelle ou la chronique? me demandez-vous, un peu déconcertés par cette soudaine imprécision syntaxique, à laquelle je ne vous ai pas habitués; hé bien, un peu les deux).

Esteban Cayer, sur fangoria, présente ainsi Rickheit:
Cartoonist Hans Rickheit is somewhat of a mystery within the world of graphic novels. Elusive, unmistakably iconoclastic and producing works that obey their own, macabre, free-flowing logic, he has become better known for his web comics ECTOPIARY and COCHLEA AND EUSTACHIA, as well as his 2001 graphic novel CHLOE (le cartoonist Hans Rickheit est une figure énigmatique dans le monde des auteurs graphiques. Distant, iconoclaste, produisant des œuvres qui n'obéissent qu'à leur logique interne - macabre et proliférante - c'est par sa présence sur le web qu'il s'est fait connaître avec ses webcomics Ectopiary, Cochlea et Eustachia, venant après le roman graphique paru en 2001, Chloé).
Iconoclastic, sans doute, mais dans un sens bien particulier. Des formes iconiques, Rickheit ne cesse d'en produire, plus déroutantes les unes que les autres (un peu selon le même processus que Jim Woodring) et, dans le même instant, de les laisser se détruire ou se décomposer, tomber en pièces et se recomposer.
Cochlea et Eustachia sont d'abord apparues dans les pages du comic Chrome Fetus que Rickheit auto-édite depuis 2000. Ces premières aventures, elliptiques et énigmatiques, ont été reprises dans le recueil Folly.
 Cochlea et Eustachia sont agréables à regarder, s'il est une de leurs qualités qui saute aux yeux, c'est bien celle-là. 

 Mais.... mais que va-t-elle faire, là? 
(et d'abord, c'est Cochlea ou bien c'est Eustachia?)

Oh, non!
Ne se trouvera-t-il donc personne pour lui dire 
de ne pas toucher à ça?

La réponse est non, j'en ai bien peur.

La seule personne au monde qui serait (peut-être) capable de détourner le cours des pensées d'Eustachia lorsqu'elle prémédite une bêtise, ce serait (éventuellement) Cochléa; et la seule qui serait (hypothétiquement) en situation d'arrêter Cochléa avant qu'elle ne provoque une catastrophe, ce serait (théoriquement) Eustachia. Mais jusqu'à présent, le webcomic dont elles sont les héroïnes n'a pas encore consigné une seule occurrence d'une tentative réussie, de l'une ou de l'autre, pour limiter les dégâts causés par sa jumelle.
Hmmm...
Ne prenez pas pour argent comptant le mot "jumelle"
que je viens d'employer, faute de mieux:
ces deux créatures de pixels possèdent certes des attributs qui pourraient conduire un taxinomiste pressé à voir en elles deux êtres humains, de sexe féminin, d'une fratrie monozygote et dans la fleur de leur jeunesse. Mais les indices abondent dans le webcomic qui pourraient suggérer qu'elles sont... autre chose.
Non, tout bien pesé, je ne suis pas convaincu que décrire Cochléa et Eustachia comme un "couple de jumelles masquées et court-vêtues aussi dépourvues d'inhibitions que de sens commun" soit un choix pertinent. 
Dans quelle catégorie les ranger, dans ce cas? 
"Accidents industriels", peut-être.



Hans Rickheit est généreux. La publication en "version papier" de Chloé et de Cochlea et Eustachia ne l'a pas dissuadé de laisser en ligne la version webcomic de ces albums, ainsi que d'abondantes archives, en particulier les angoissants premiers chapitres d'Ectopiary (cette série est restée assez longtemps en stand-by, mais on dirait que quelque chose est en train de bouger de ce côté-là); et, dans un style qui a sans doute un peu surpris les fidèles de la première heure de Chrome Fetus,  un nouveau webcomic, Delia, réalisé en collaboration avec Krissy Dorn, vient de s'ajouter au menu de Comic Rocket.

La curiosité est-elle bonne pour les écureuils?

Delia est une jeune écureuille venue tenter sa chance dans la grande ville des écureuils. Delia est charmante et pleine de bonne volonté, mais, vous l'avez sans doute compris, dans le monde de Hans Rickheit la vie n'est pas facile pour les écureuils... quelque chose me dit que Delia n'est pas au bout de ses peines.

Dessins de Hans Rickheit

dimanche 7 août 2016

La nuit où T. S. Eliot se laissa pousser la moustache


Graham Greene tenait un "journal de rêves".

Parmi beaucoup d'autres rêves, il y consigna le suivant:

Je travaillais sur un poème pour un concours de poésie,
 je venais d'écrire ce vers:
"La beauté rend le crime noble",
quand, derrière mon dos, T. S. Eliot lança ce commentaire critique:
"Qu'est-ce que cela veut dire? Comment le crime peut-il être noble?"
Je remarquai alors qu'il s'était laissé pousser la moustache.

I was working one day for a poetry competition and had written 
one line — ‘Beauty makes crime noble’— when I was 
interrupted by a criticism flung at me from behind 
by T.S. Eliot.  
‘What does that mean? How can crime be noble?’ 

He had, I noticed, grown a moustache.



What does that mean?
Why do I have to sport a moustache?

Resté seul après le réveil de Greene, Eliot décida que,
tout bien pesé, il se trouvait mieux sans moustache.


Maria Konnikova commente en ces termes le récit du rêve de Greene:
Dans la vie réelle, entendre T. S. Eliot critiquer votre poésie pourrait vous amener à douter de vos dons poétiques. 
Mais vivre cette mésaventure en rêve a l'effet opposé. 
Ce rêve pourrait devenir le point de départ d'une fiction. Et, au minimum, cela vous rappelle que peu importe à quel point vous vous sentez "bloqué", vous restez capable de concevoir quelque chose d'inédit, même si c'est tout petit, même si c'est absurde.

In real life, having your poetry criticized by T.S. Eliot 
could cause you to doubt your poetic gifts. 
But imagining it in a dream has the opposite effect. 
That dream could become the source for a story. 
And, at a minimum, it serves as a reminder that, 
no matter how blocked you may be, 
you still have the capacity to imagine 
something new — no matter how 
small and silly it may seem.

Le journal de rêves de Graham Greene, A World of My Own (A dream diary), a été publié en anglais par Penguin Books Ltd (first edition 1991,  new edition  1993) et en français sous le titre Mon univers secret, par Robert Laffont (collection Pavillons, 1994 - épuisé), dans une traduction de Marie-Françoise Allain.

Le commentaire de Maria Konnikova figure dans un article paru dans le New-Yorker: How to beat writer's block (mars 2016)

lundi 1 août 2016

La saison favorable


Quatrain
D'autres moururent, mais ceci arriva dans le passé
Qui est la saison (personne ne l'ignore) la plus favorable à la mort.
Se peut-il que moi, sujet de Yaqoub Al-Mansour,
Comme durent mourir Aristote et les roses, je meure à mon tour?

"Divan de Almoqta'dir el Magrebi (XII°siècle)", 
citation fictive de
Jorge Luis Borges,  
L'auteur (El Hacedor, Emecé, 1960) 
traduit par Roger Caillois, 
Gallimard, 1965


On était en 1971, c'était l'été, nous roulions sur une route de campagne, le gazouillis de la radio fut interrompu par un bulletin d'informations.
Un bulletin spécial, apparemment.
Le speaker parla d'une voix hachée, marquant chaque fois une très légère pause après le nom qui revenait au début de chaque phrase. Je connaissais ce nom, je fus surpris de l'entendre dans ce contexte, mais pas trop, tout de même, "so it goes".
Tout autre fut la réaction de mon père: son expression changea, il ralentit, rétrograda,  se rabattit et pour finir immobilisa la voiture sur le bas-côté.
Il descendit et fit quelques pas, tournant le dos à la route.
Il faisait chaud, l'air était plein d'insectes.
Mon père avait du mal à respirer.
La nouvelle qui lui avait coupé le souffle, c'était l'annonce de la mort de Louis Armstrong.

Je ne crois pas avoir jamais vu mon père réagir aussi fortement au décès d'un étranger, si célèbre fût-il. C'est sans doute pour cela que le souvenir est resté aussi précis.

Ces derniers mois, ce fut mon tour de devoir faire des pauses
pour respirer, après avoir entendu la radio donner les nouvelles,
avec une fréquence que je ne me souvenais pas d'avoir connue.
Nikolaus Harnoncourt et Cleet Boris, Franco Citti et Siné, Silvana Pampanini et Magali Noël,  Cimino et Kiarostami, Umberto Eco et Gianmaria Testa, René Hausmann et Didier Savard,  Yves Bonnefoy‎ et Maurice Pons,  Ettore Scola et David Bowie…  et David Bowie, merde…
... comment va-t-on se débrouiller sans eux?
Et maintenant Richard Thompson. La vie est un cul-de-sac.
Est-ce que les gens mouraient autant autrefois? Il paraît que oui, certains soutiennent même que tous les records possibles auraient déjà été battus.
Personne mieux que Borges dans ses quatre petits vers n'a exprimé la  surprise incrédule qui oblitère notre faculté de raisonner quand nous sommes confrontés à l'incompréhensible phénomène: la période aux contours flous au cours de laquelle il a pu arriver que des gens trouvent la mort, normalement le nom qu'on lui donne, c'est bien le passé.  Ou alors, si on aime les mots à majuscule, l'Histoire, cette entité abstraite bien connue pour ne jamais se séparer d'une grande hache - on en ricane dans son dos. Qu'un pur concept, coopté de surcroît dans le cercle très fermé des sciences humaines, se fasse remarquer par une habitude aussi extravagante, on peut presque comprendre que cela ait choqué quelques-uns de nos contemporains au point qu'ils en aient conclu que l'Histoire était finie, bonne pour la maison de retraite.
Et puis voilà que justement, des coups de la hache maniée par cette entité abstraite se mettent à attaquer le présent, à en abattre des pans entiers qui, en tombant, se transforment en… autre chose. Est-ce donc cette chose-là qui se cachait dans ces décombres qu'on appelle "le passé"?
La silhouette floue?
Comment est-elle déjà là, elle qui semblait si loin?

Y aura-t-il encore des saisons, ou cela aussi appartient-il au passé?

Au moins, y aura-t-il de la neige à Noël?


vendredi 29 juillet 2016

Service public


Fran Krause est un dessinateur qui offre une sorte de service public:
vous lui racontez ce qui vous effraie le plus, et il le dessine.

Vous pensez que je devrais inclure ce billet dans la série "Grands Webcomics du XXI° Siècle"? J'hésite: ce n'est pas tout à fait un webcomic, non? Et quelque chose - pas vraiment une terreur, plutôt une appréhension informulée - me retient de créer à son intention une nouvelle étiquette "Grands Services Publics du XXI° Siècle". Enfin, du moins le cas Fran Krause nous prouve que l'esprit du service public n'a pas tout à fait disparu en ce début de vingt-et-unième:
il a même trouvé une solution pour financer celui qu'il offre: vous pouvez acheter son recueil de cauchemars; avec un peu d'application, vous pourrez ainsi ajouter de nouvelles phobies à celles que vous avez déjà!

C’est un fait scientifiquement établi que lorsque le pire se produit, c’est toujours une sorte de pire à laquelle on ne s’attendait pas: aussi, mettre des mots, ou des images, sur nos pires craintes, c’est s’assurer qu’elles ne deviendront pas la réalité.
Ah?
Non?
Ce n’est pas un fait scientifiquement établi?
Pas encore. Patience.

And remember, kids:
 Grandma knows best.


Donc, comme je vous l'ai dit, Fran Krause fait des dessins.